22.06.2009

Le déserteur

Histoire d’une chanson « Le déserteur »

 

Hier, 21 Juin 2009, dans Vivement Dimanche avec Juliette Gréco à l'honneur, Michel Drucker fait une petite digression sur Boris Vian et "Le déserteur" et dans une approximation assez désinvolte, il explique que Boris Vian a réécrit quelques lignes de la chanson pour qu'elle puisse passer en radio...

Suggérons à Drucker de mieux choisir les collaborateurs qui le documentent, car si sa mémoire a des éclipses, il est notoirement connu que cette chanson est l'archétype de la chanson interdite de diffusion radio, et de vente (l'éditeur Salabert a dû retirer les petits formats des magasins) et ce, de 1954 à  1962. Sans faire un développement exhaustif, préciser que c'est Mouloudji qui l'a créée n'aurait pas été superflu.

Cette chanson donne toujours lieu à des commentaires d’autant plus animés que 54 ans après sa création, la légende s’enrichit, ou se déforme selon les témoignages et les interprétations qui en sont faites. En particulier sur les variations et modifications du texte initial, donc revoyons les faits

- Fevrier 1954 : Boris Vian écrit la base du texte qui deviendra "Le déserteur" sur une nappe de restaurant. Dans les variantes* qu'il a ébauchées, une première version émerge, « Monsieur le Président.... qui se termine par « ... que j’aurai une arme et que je sais tirer » qu'il propose à tous les chanteurs du moment, ou presque. Refus de la chanson, pour des raisons diverses, certains ont déjà des chansons antimilitaristes dans leur répertoire, d’autres refusent l’idée de la désertion, d’autres ont d’autres raisons . Seul Mouloudji accepte, mais il en discute certains points avec Boris Vian, ils sont très copains ; d’une part, Mouloudji est résolument pacifiste, il n’a jamais tenu un fusil de sa vie, et la fin le met en porte à faux avec ce qu’il est, d’autre part, dans le contexte de la guerre froide USA-URSS, il lui semble opportun d’élargir le débat. Réponse de Vian « mais c’est toi qui chantes Moulou, tu fais comme tu veux » et en accord avec Mouloudji, il réécrit le début et la fin, dans une version qu’il enregistrera en version mixte : « Monsieur le Président, » et avec la fin « que je n’aurai pas d’armes »

- Mouloudji interprète « Le déserteur » le jour de la défaite de Dien Bien Phu,  pur hasard, il apprendra la nouvelle le lendemain.

(Pour mémoire : tous les experts de toutes les armées du monde étaient d’accord sur un point, Dien Bien Phu (Muong Tanh) est un camp inexpugnable, car inaccessible aux véhicules blindés, chars, canons et autres fourbis militaires. Personne n’avait pensé à la possibilité de démonter tout l’armement, de l’acheminer sur des vélos, dans des sentiers de brousse invisibles du ciel, et d’installer sur les collines une ceinture de pièces de tir. Seuls les aviateurs avaient fait une réserve sur la position en cuvette, mais comme elle était en principe inexpugnable, on les a renvoyés à leurs machines volantes.

C’est donc un camouflet pour toutes les armées, surtout l’armée française ( uniquement des soldats de métier), que cette journée du 7 Mai 1954,  la guerre du Tonkin prend fin, et celle du Viet-Nam commence...

 

De plus, avec la fin de la guerre d’Indochine, on voit arriver quelques mois plus tard le début de celle d’Algérie. Avec la mobilisation du contingent qui va sensibiliser les français, les p’tits gars d’chez nous expédiés dans un département français pour cause « d’évènements », ça passe mal. Et c’est un chanteur nommé Marcel Mouloudji qui envoie Le déserteur dans les bacs à disques !

Le scandale est de taille, censure immédiate sur les radios, disque interdit à la vente. Pourtant en quelques mois, cette chanson est connue de tous les français. Parce que le tissu associatif, syndical, est très actif, et s’il n’y a pas de Zénith ou d’Olympia pour inviter Moulou, il y a les Maisons du peuple, les salles genre Mutualité, qui relaient efficacement ce qu’on n’entend pas à la radio, TSF pas encore transistor.

Toute la jeunesse française va chanter « le déserteur » dans la « version Mouloudji », que Vian enregistrera d’ailleurs, ce qui tend à démontrer qu’il avait avalisé cette version. Et puis, je ne suis pas certain que Vian ait tenu absolument à imposer la version agressive, lisez le texte, on a un mec qui va prêcher la paix sur les routes de France, inciter les gens à refuser la violence, et il aurait un fusil pour tirer sur les gendarmes ... ? ça me trouble un peu, il y a un hiatus que je ne comprends pas, provocation diront certains... Peut-être. Mais c’est une sorte d’option terroriste qui semble ne pas coller avec le personnage de la chanson. Cela dit, vu des années 2000, la glose est facile, en 1954, on est à 10 ans de la fin de la guerre, de la résistance, avec certains policiers collabos, on peut imaginer qu’un fusil était un argument obligé dans les discussions.

Mais ce n’était pas l’option de Mouloudji, le fusil. Et quand 10 ans plus tard en 1965-66, un chanteur reprend « Le déserteur » ‘version avec fusil, c’est un peu facile de reprocher à « un certain » d’avoir trahi Vian. Reggiani réitérera ce propos en 1998 ou 1999, Vian et Mouloudji n’étant plus là pour préciser les choses, et le contexte de la première version.

Et c’était en 1954 qu’il fallait y aller en front de scène, pas en 1964.

Parmi les nombreux interprètes qui ont choisi de mettre « le déserteur » à leur répertoire, bravo à Peter Paul and Mary (les premiers aux USA), à Joan Baez et à ces américains qui la chantaient pendant la guerre au Viet Nam, ils chantaient aux USA, pas sur les Champs Elysées**, où c’est plus facile de crier Paix au Viet Nam qu'à Washington.

Pour ce qui est des choix à faire dans ce genre de situation, on peut réfléchir à ce que disait il y a 2 ou 3 ans un des derniers poilus de 14-18,

Devant moi, il y avait les allemands, derrière moi, il y avait ma famille, qu’est-ce que je pouvais faire ? vous croyez que j’avais le choix ??

Et pour finir en chanson, « la guerre va chanter » de Guy Béart sera un écho tout à fait en accord avec la parole du poilu de 14-18.

 

La guerre va chanter ses hymnes de colère

Moi je ne chanterai ni tout haut ni tout bas

Les mots d’amour ici sont de haine là-bas

J’attendrai ton retour, Il pleut il pleut bergère

Sont des chants de combats repris par mille voix

....

La guerre va finir aux nouvelles dernières

Même si la victoire éclate sur mon seuil

En musiques de joie en drapeaux crève l’œil

Elle est toujours perdue toujours perdue la guerre

Le jour de gloire est là et c’est mon jour de deuil

 

Mais quand je vois venir déguisés en colombes

Et la musique en tête une bande d’exaltés

Pour ne pas vivre esclave il faudra bien lutter

J’irai jusqu’à brandir le fusil ou la bombe

En chantant avec vous vive la liberté.

 

Quelques notes biographiques sur Mouloudji

Moulou.jpgUn des artistes les plus attachants de sa génération, dont la modestie chronique a été sans doute le handicap majeur pour faire « vedette ». Adolescent, il est accueilli par la bande à Prévert; grâce à Sylvain Itkine, metteur en scène du Groupe Octobre ; avec son frère André, c’est un de ces gamins de Paris qui vivent et se débrouillent comme ils peuvent, (toujours honnêtement, on récupère les légumes jetés sur les marchés pour les recycler, et les vendre au détail), mais qui se sont ouverts sur le monde par les associations issues des courants coopératifs, anarcho-libertaires, syndicalistes, ou ajistes (Auberges de jeunesse).

C’est Marcel Duhamel qui sera sa famille adoptive, comme Prévert et Grimaud composeront la seconde famille de Crolla. Mouloudji commence dans le cinéma, en 1936-37, puis pendant la guerre, il s’essaie au tour de chant, des textes poétiques accompagnés par la guitare de Crolla, trop décalés dans les ambiances swing exubérants des années de guerre.

Son premier livre, Enrico (en clin d’œil à son copain Crolla) est salué et récompensé par le prix de la Pléïade, en 1945, néanmoins, il n'aura  jamais la tête boursouflée, doué pour la comédie, la peinture, l’écriture, c’est la chanson qui lui vaudra la notoriété. C’est un pur héritier du Groupe Octobre qui ira toute sa vie au devant des publics populaires là où ils sont, dans les usines, dans les banlieues, et il est un des champions des galas de soutien.

Un citoyen résolument humaniste faisant les choses sérieusement sans se prendre au sérieux,

un des premiers à s’affranchir du carcan des majors pour créer un label indépendant, pour être libre de ses choix artistiques. Et quand il fera de l’édition, un des premiers auteurs qu’il publiera est le formidable Bernard Dimey.

Sa réserve est due à sa timidité naturelle, et le fait que fréquenter au quotidien les frères Prévert, Grimaud, Fabien Loris, le peintre Yves Tanguy, Sartre et Beauvoir relativise quelque peu l’ego, surtout pour un gamin des rues face à ces grands intellectuels. (son roman ‘Enrico’ est dédié « Au Castor »)

Le parcours de sa vie prouve qu’il n’a jamais trahi son enfance, qu’il n’a pas vendu son âme aux marchands, et « le déserteur » n’a jamais déserté le combat de la vie.

Dans plusieurs livres autobiographiques, il se raconte, avec beaucoup de pudeur, et de respect pour les gens célèbres qu’il a côtoyés de très près ; sans forfanterie, ce plumitif ou plumiteux, comme il se définit parfois, garde toujours une élégance distanciée et un regard amusé sur les agitations du monde... Communiste par mon père, catholique par ma mère, un peu juif par mon fils, athée ö grâce à Dieu... ‘(Autoportrait)

Avec cette chanson, (Le déserteur) on a un parfait exemple du rôle décisif de la scène dans l’expression libre. Une chanson peut être censurée par la production ; quand elle est enregistrée, elle peut être censurée par les diffuseurs, ou les distributeurs (comme Allah, de Véronique Sanson) ou interdite à la vente, mais personne ne peut empêcher un artiste de s’exprimer en scène. Malgré le consensuel ambiant qui gomme les aspérités (pas de crime économique en diffusant un opéra à 20h30, ou une chanson qui segmente, ou qui provoque, tiens comme ce titre de Tachan, « fais une pipe à pépé » peu de chances qu’une grande chaîne invite Henri Tachan, toutefois, on a pu entendre Agnès Bihl chez Drucker... (invitée par Ségolène Royal, faut pas rêver... ce qui prouve qu’on n’est jamais à l’abri d’une bonne nouvelle

Norbert Gabriel

 

*Variantes: dans une des variantes, l'humour iconoclaste de Boris Vian lui inspire  "ma mère est dans la tombe et se moque des vers" ... Il l'interprète lui-même dans un album qu'il a enregistré, mais il est pratiquement le seul à avoir osé ce jeu de mots, car de qui se moque-t-on? Des poètes ou des animaux pluricellulaires sans mains ni pieds... ? Sacré Boris !

** "Pauvre Boris" de Jean Ferrat, pour une mise au point. C'était en 1966.

Tu vois rien n'a vraiment changé
Depuis que tu nous a quittés
Les cons n'arrêtent pas de voler
Les autres de les regarder
Si l'autre jour on a bien ri
Il paraît que " Le déserteur "
Est un des grands succès de l'heure
Quand c'est chanté par Anthony
Pauvre Boris

Voilà quinze ans qu'en Indochine
La France se déshonorait
Et l'on te traitait de vermine
De dire que tu n'irais jamais
Si tu les vois sur leurs guitares
Ajuster tes petits couplets
Avec quinze années de retard
Ce que tu dois en rigoler
Pauvre Boris

(...)

Ils vont chercher en Amérique
La mode qui fait des dollars
Un jour ils chantent des cantiques
Et l'autre des refrains à boire
Et quand ça marche avec Dylan
Chacun a son petit Vietnam
Chacun son nègre dont les os
Lui déchirent le cœur et la peau
Pauvre Boris

On va quitter ces pauvres mecs
Pour faire une java d'enfer
Manger la cervelle d'un évêque
Avec le foie d'un militaire
Faire sauter à la dynamite
La bourse avec le Panthéon
Pour voir si ça tuera les mythes
Qui nous dévorent tout du long
Pauvre Boris

Tu vois rien n'a vraiment changé
Depuis que tu nous a quittés

09.10.2008

Chanter et comprendre ...

Chanter et comprendre ce qu’on chante

 

Quelques chanteurs français* sont régulièrement invités dans le monde, hors francophonie, pour porter la langue française avec les chansons... Car des enseignants américains, anglais ou danois l'utilisent (la chanson) comme support pédagogique, n’en déplaise aux beaux esprits qui snobent cette forme d'expression populaire.

 

Je repensais à ça en découvrant sur la play list de France Inter un presque nouveau venu, aux musiques folk séduisantes – style Donovan – avec des arrangements très fins, si vous aimez Kaolin, vous aimerez, mais pour le texte, j’ai été bloqué immédiatement, pas par le texte lui-même, par la façon de le porter... Voilà ce que j’entends :

 

........ le soleil-le.........le ciel-le........ le mirador-re ........ .le por-re

 

Là c’est trop, je décro-che, définitivement. Il faut quand même un minimum de sens musical quand on chante, ajouter un pied (artificiel) pour que ça tombe sur la mesure montre un sens très limité de la compréhension de la musique.

Un exemple célèbre, Trénet s’est aussi laissé aller à ce travers, dans « La folle complainte » avec un « hier soir- re » un peu malvenu pour rimer avec « passoi- re » Mais Charles Trénet jouait avec les mots et les notes en inventeur qui peut tout oser: plus qu'un discours démonstratif pesant, écoutez ce qu'en dit Higelin, dans l'excelllente série** de Dominique Martinot-Lagarde, "Jacques...  Jacques Higelin" dans l'épisode 7 "le domaine des esprits", tout est là.

La même folle complainte interprétée par Pierre Barouh ou Higelin montre qu’on peut chanter « hier soir » sans ajouter un « re » simplement en décalant un peu, à la manière du swing cet impalpable mouvement; essence du jazz qui appartient aux sensibilités musicales affinées.

 

Dans l’album qui est à l’origine de ce petit énervement matutinal , ce qui m’intrigue le plus c’est que personne n’ait entendu ces travers gênants... Entre le moment où l’auteur écrit, et le disque mis sur le marché, il y a une ribambelle d’oreilles : un compositeur , des gens divers, parents, amis, directeurs de labels, ingénieurs du son, musiciens, et personne ne remarque que le ciel-le et le soleil-le, ça sonne bizarre, et inélégant.

C’est le genre de truc qui me rend l’album inécoutable ; parce franchement,  le soleil-le , et le ciel-le, ça vous plombe l’oreille d’entrée, ensuite avec le mirador-re, on peut comprendre, mais le por-re ??? on suppose que c’est un port, mais quand je pense aux enseignants qui essaient de faire connaître les beautés et les subtilités de la langue française, je ne suis pas sûr que ce sera facile d’expliquer que le por-re, est un port qui se prononce « por » comme porc, ça fait peur non ?

Il y a eu un précédent avec le faux swing «  Suzet-te » et son effet marteau-pilon sur la dernière syllabe, une lourdeur incompatible avec la souplesse du swing. Ecoutez Salvador chanter Count Basie, vous verrez la différence, aussi évidente que la finesse d’un bon champagne face à la lourdeur pâteuse d’un mauvais mousseux

 

Cela dit, l’effet de mode langagier assène à longueur de flash info des « bonjour-re » , même sur France Inter-re.... Ce dévoiement de l’accent tonique mis n’importe où, en particulier sur la dernière syllabe qui n’en demande pas tant, est disgracieux à l’oreille, et d’autre part il est assez préjudiciable à la bonne compréhension. Maurice Chevalier parlait anglais dans un style frenchy plutôt rigolo, n’empêche que les américains le comprenaient, parce que malgré une prononciation loin de l’orthodoxie yankee, il posait l’accent tonique au bon endroit.

Une expérience personnelle m’a beaucoup appris sur l’importance de l’accent tonique : j’ai passé mes enfances dans ma famille italienne, et capisco l’italiano -je comprends l’italien- même si je ne le parle pas, ou si peu. Il y a quelques années, chez un bouquiniste, je trouve un bouquin italien, chouette, je vais voir si j’ai gardé quelque chose de mon enfance entre Caruso, Garibaldi, Léonard de Vinci et autres Marco Polo ; et là, surprise, je vois des mots que je reconnais pas, nada, niente, nicht... il faut que je lise en les parlant, plutôt en les chantant pour retrouver la compréhension, exemple, « mio », c’est pas pareil que « mi-o » « mio », c’est un son, « mi-o », c’est deux sons... ça change tout.

Surtout à l’oreille. Et en outre, ça transforme une langue chantante en quelque chose de pesant, lourdingue, comme le « bonjour » qui s’envole et le « bonjou-re » qui se bloque sur le « re ». De plus, quand j’entends « tout est clai-re » je me demande si c’est « tout éclai-re » , c’est pas clair du tout, je reviens au chanteur du début, avec son mirador-re, et son por-re...

 

Brassens mettait un soin particulier à faire tomber la dernière syllabe sur la dernière note en évitant de porter l’accent sur ce « e » dit muet... selon l’usage de la phonétique française.

Moi mon colon cel’ que j’préfèr’ ça sonne quand même mieux que

Moi mon colon celle que j’préfè-re

 

Il me semble qu’on apprend à l’école que le « E » muet est muet par définition, on écrit « une pomme » et on prononce « une pom’ » pas « une pommeuh », vous allez m’objecter que dans le Midi , on prononce volontiers la dernière syllabe, certes mais avec un accent tonique sur l’avant-dernière, pour que ça chante, et pas que ça plombe.

A l’écoute de certains (ou certaines) interprètes, on peut s’interroger sur les indigences textuelles, effet volontaire pour faire peuple, pour jouer les simplets, pour ratisser large ?

« ... qui ressemble à toi, » dit l’un, c’est une chanson qui ressemble à toi, ça c’est pas du Prévert, c’est sûr... Il ne faut pas confondre soupçonner et sonner la soupe, et un langage populaire n’est pas forcément un langage au rabais. Ces pratiques de paroliers usineurs en série , c’est assez méprisant pour le public... C’est assez déprimant comme ces mots saugrenus qui tombent d’un dictionnaire de rimes et qui se veulent un effet poétique...

Verlaine doit rigoler, lui qui écrivait :



"Ö qui dira les torts de la rime!

Quel enfant sourd ou quel nègre fou

Nous a forgé ce bijou d'un sou

Qui sonne creux et faux sous la lime? »

" (Jadis et naguère, Art poétique)

 

Je conteste un peu dans ce quatrain l’expression « nègre fou » car les africains ont un talent fou, justement, pour illustrer et colorier la langue française d’expressions pétillantes de vie et de pertinence.... Et précises, comme par exemple, « faire boutique son cul » qui définit avec précision le statut de certaines prostituées africaines, qui sont des travailleuses indépendantes non soumises à des tutelles maquerelles.

Ou bien « avoir un deuxième bureau » (c’est la position de la maîtresse vis-à-vis de l’épouse légitime).  Angélique Kidjo illustre ce talent de parole imagée, avec "le poulet bicyclette" ces volatiles qui vivent - survivent - en liberté, squelettiques du bidon, mais pourvus de deux cuisses de champion du Tour de France.

Mais revenons à nos moutons chantants, ceux qui enfilent tous les poncifs de langage et de thèmes, pourvu que ça se danse... Comme disait Coluche, « il suffirait que les gens n’achètent pas pour que ça ne se vende pas ; vous n’êtes pas raisonnables non plus... » ( dans la chanson « Misère »)

Ce sera une bonne conclusion, s’affiner les oreilles, on peut rêver, et puis, on n’est jamais à l’abri d’une bonne nouvelle.

 

Norbert Gabriel

 

Nota bene: entre 1942 et 1946, Edith Piaf enregistre plusieurs chansons aux tonalités jazz-blues  subtilement interprétées. C'est très fluide, et quand elle chante "dans la rue" elle ne fait pas "la ru-eu" mais "la ru"" Ce qui montre qu'elle avait bien compris où il faut mettre l'accent tonique, et ce qu'est le swing, pas forcément une trépignation frénétique, mais un balancement harmonieux.

 

* Jacques Yvart est le pionnier de ces chanteurs voyageurs qui sont invités régulièrement sur les campus US pour chanter en français. Au hasard d’un tour du monde façon Kerouac dans les années 70, il a tenu une chaire de chanson française dans une université américaine. (avec un double album publié en 75/76 «  Yvart on the campus »)

    ** "Jacques ... Jacques Higelin" tous les samedis à 16h sur France Inter en Juillet et Août 2008

    09.09.2008

    Musique à l'école

     

     

     

    Ecole et musique

     

    Depuis quelques années, l’éducation artistique à l’école a permis à beaucoup d’élèves de s’ouvrir à des activités qui apportent un peu de beauté humaine, et la musique en fait partie. Dans les années 50, tous les écoliers faisaient du théâtre, à l’école primaire, en préparant un spectacle de fin d’année, qu’on donnait sur une vraie scène, à la Maison du Peuple de Pierre-Bénite, à côté de Lyon. Dans ces petites pièces, chaque enfant avait un rôle, comprenait que chacun à sa place dans l’ensemble, en interprétant un rôle parlant, en faisant une figuration, en fabriquant les costumes et les décors.

    Chacun pouvait éprouver ses qualités d’orateur, s’exercer à parler en public, petits jeux pouvant améliorer les facultés individuelles d’expression .

    Et prendre un peu de confiance en soi.

    Les nouvelles dispositions concernant l’enseignement modifient considérablement l’organisation de ces activités. N’étant pas un expert de la chose pédagogique, je vous renvoie à un spécialiste, Gérard Authelain, maître d'oeuvre des livrets "les enfants de la Zique" offerts aux enseignants qui mettent chanson et musique dans leurs programmes d'éducation artistique.

    Je ne sais pas quel peut être le poids des réactions individuelles, ou collectives, mais il me semble que tous les parents, et grands parents, sont concernés, et peuvent, ou doivent exprimer leurs points de vue, mettre un peu de vie dans son art, et un peu d'art dans sa vie, ça ne peut pas faire de mal. Aux actes citoyens, on n'est jamais à l'abri d'une bonne nouvelle.

    Norbert  Gabriel

     

     




    Voici une lettre ouverte sur le danger de la "réforme" de la musique en milieu scolaire. A la lecture de cette lettre, je me dis que nos missions et celles des DUMIstes ne sont pas très éloignées.
    Il me semble aussi que nous avons notre mot à dire quand nous constatons un recul de la présence de la musique dans la société....

    En arrière toute !

    Les enfants des écoles primaires ne sont pas dans la rue.  Quand ils y seront, en 2015 ou 2020, le mal sera fait, il sera trop tard : les lycéens ou étudiants qu'ils seront devenus n'auront pas eu l'éducation artistique à laquelle ils avaient droit et qu'on leur avait promise.  Je dis bien « éducation », c'est-à-dire conduite à travers un parcours qui les fasse sortir d'eux-mêmes en les ouvrant à des pratiques nouvelles pour eux. En musique comme en pédagogie, on appelle cela « accompagnement ».  Je n'ai pas dit « instruction publique », comme au temps de la première école républicaine, ou comme les produits de remplacement proposés aujourd'hui avec l'intronisation d'une heure d'histoire de l'art (dont il n'y a pas besoin d'être prophète pour deviner qu'elle viendra aisément en remplacement de toute pratique).

    Gravissime ? Oui, car si l'on parle musique, ou théâtre, ou peinture, il ne suffit pas de connaître les biographies des grands compositeurs ou des artistes de renom, il ne suffit pas d'avoir vu en reproduction à l'aide d'un vidéo projecteur quelques tableaux de Paul Klee ou Van Gogh, il ne suffit pas d'avoir écouté le Carnaval des animaux ou Pierre et le Loup.  Depuis longtemps on sait qu'un enfant apprend les choses en les expérimentant, qu'il apprend à parler en parlant, à écrire en faisant des rédactions, à gérer son patrimoine de billes ou de bonbons en faisant de l'arithmétique appliquée.

    Faire de l'histoire de l'art sans passer aux actes (à savoir chanter, développer un geste rythmique, tenir un pinceau, porter haut et fort une parole en public), c'est raconter les mouvements de la nage en paroles et en images, et laissant à d'autres le soin de les mettre en ouvre dans une piscine.  Repousser après le temps de l'école, dans les structures associatives (c'est-à-dire privées), le temps de l'expérimentation, de la mise en ouvre, c'est sous couvert de libre choix accepter que seuls aient accès aux pratiques artistiques les enfants dont les familles s'en préoccupent ou ceux qui en ont les facilités d'accès.  C'est revenir aux années 1970 et antérieures, en ces époques où il était de bon ton de dénigrer l'école française par rapport aux Allemands ou aux Anglais qui, eux, savaient chanter, parce qu'ils faisaient cela dès leur plus jeune âge
    dans les structures scolaires.

    Et pourtant la France a inventé depuis 25 ans une profession qui a révolutionné les pratiques musicales à l'école, en ville comme dans les terres rurales les plus reculées : le musicien intervenant à l'école.
    Celui-ci est un praticien de la musique dûment patenté, avec une spécialisation acquise au bout de deux années complètes de formation de haut niveau en matière de pratiques vocales, pratiques collectives, pédagogie, entraînement à l'innovation, aptitude au partenariat.  Ils sont environ 4000 diplômés en 2008, très souvent employés par les conservatoires et les écoles de musique qui marquent ainsi, à la demande des municipalités, un vrai souci pour l'éducation de tous à travers l'enseignement général.  Dans un rapport largement diffusé émanant d'un inspecteur général de l'Éducation nationale, l'auteur préconise que les familles puissent, pour l'éducation artistique, s'adjoindre les services d'un précepteur qui serait payé selon les modalités en vigueur avec le CESU.  De qui se moque-t-on ? Bien sûr, les responsables de l'Éducation nationale, dans leur réflexe endémique de corporatisme, continuent à dire qu'il n'y a pas besoin de ces professionnels.  Le bulletin officiel de leur organisme les ignore majestueusement : la musique à l'école primaire est faite par les instituteurs.  Sauf que cette fanfaronnade ne tient pas un instant : il n'y a pratiquement plus de formation musicale dans les IUFM pour les futurs professeurs d'école. Si l'enseignant n'a pas bénéficié, par chance familiale ou volonté personnelle, d'une bonne pratique musicale, il n'y a guère de risque que les élèves d'une école primaire s'attaquent à une pièce contemporaine comme celles que proposent les éditions Mômeludies ou dépassent en chanson le niveau du petit pont de bois et de l'enfant au tambour.  Prendre un enfant par la main, a pourtant chanté Duteil, c'est aussi « pour l'emmener vers demain, pour lui donner confiance en son pas ».
    Donc « En arrière toute ! » : le ministre de l'Éducation nationale a décidé de supprimer deux heures de cours par semaine, ce qui favorise la politique de réduction des effectifs des enseignants.  Ce qui aura surtout l'effet de pénaliser d'abord les matières « gratuites », c'est-à-dire celles qui ne servent ni à compter, ni à lire, ni à écrire.  Et pour que ça ne se voie pas, on met à la place un cours d'histoire de l'art en nous faisant croire que la priorité à l'éducation artistique est sauvée du naufrage.

    De ce fait, tout sera reporté en « hors scolaire ».  On en revient aux temps de l'animation socio-culturelle, on aura des séances de pratiques musicales où seront exclus tous ceux qui dans le secteur rural sont soumis aux horaires des « cars de ramassage » (et où évidemment on n'aura pas un transport supplémentaire pour les 20 % qui souhaiteraient faire de la musique à partir de 17 heures).  On pénalisera tous ceux qui ne s'inscriront pas dans ces temps hors scolaires, à cause d'une image que l'école ne leur aura pas permis de rectifier par une pratique active et dynamisante, avec un musicien intervenant qui sait faire autre chose qu'apprendre à chanter le répertoire des chants patriotiques comme le voulait Jean-Pierre Chevènement.
    Mauvaise foi évidente : il faudra que les inspecteurs de l'Education nationale nous expliquent comment une éducation de l'enfant, qui selon eux et à juste titre, doit pouvoir être ressaisie par l'instituteur dans l'ensemble des acquis pour être assimilée (c'est pour cela que les musiciens intervenants sont obligés de travailler en étroite collaboration avec les enseignants), pourra être désormais profitable quand elle sera faite en hors scolaire sans la présence dudit enseignant.

    Nous appelons avec vigueur les professeurs des écoles, les musiciens intervenants, les directeurs d'écoles de musique, les maires et adjoints aux affaires scolaires, à ne pas se laisser entraîner dans cette voie catastrophique pour l'avenir de la jeune génération : nous n'en paierons les dividendes que dans 5 ou 10 ans, mais il sera trop tard, les actuels responsables qui nous valent ces périls auront leur retraite assurée et on les aura oubliés.  Ils seront peut-être même bénévoles dans des associations de soutien, mais le mal aura été fait.  Que les motifs qui les animent aujourd'hui soient financiers, idéologiques, ou relèvent de l'incompétence, peu importe : la résistance s'impose par tous les moyens.  Pour les enfants.
    Pour la dignité humaine que nous permet de développer l'accès à la culture et la pratique des arts.  Pour l'avenir qui se prépare aujourd'hui et dont on nous demandera compte.


    Gérard Authelain,

    président de la « Plateforme des associations régionales du spectacle vivant »,

    ancien directeur du CFMI Rhône-Alpes

     

    http://www.leducation-musicale.com/

     

     

     

     

     

     

    01.09.2008

    Etre ou ne pas être en scène

     

    Show, scène and biz

     

    Face aux convulsions économiques du monde musical, écrivait Le Monde, le PDG de Live Nation, Michael Rapino, est arrivé à la conclusion qu’il ne pouvait se contenter des concerts pour continuer à grandir. D’où une boulimie d’acquisitions, depuis les organisations de tournées jusqu’à la gestion de lieux de concerts (170 dans le monde, dont le Fillmore à San Francisco, le réseau américain House of Blues, la Wembley Arena à Londres...), en passant par les ventes de billets, de tee-shirts ou l’édition de sites internet de fans. Live Nation a même mis un pied dans la production de disques (domaine jusqu’alors réservé aux maisons de production) depuis l’arrivée spectaculaire de Madonna.

    Le monde du spectacle évolue, avec un rôle de plus en plus important de la scène dans la carrière d’un artiste. Pour ceux qui trouveraient ça follement new-look, rappelons que jusqu’en 1955, un artiste était consacré par l’enregistrement d’un disque après avoir été consacré par la scène. De cette vérité de base, l’économie du spectacle voit arriver quelques super-majors qui mettent la main sur tout ce qui concerne les tournées : le concept « 360 degrés » c’est un contrôle total, de tout ce qui concerne un artiste, avec des concerts « clés en main » et un plateau complet. Un des inconvénients possibles de ce pack préfabriqué, tient à l’hégémonie conduisant à des situations manichéennes, soit tu es dans ce système, soit tu n’existes pas.

    Un peu comme les effets pervers des top 50, et des têtes de gondole : tu es en tête de gondole si tu es dans le top 10, sinon ? Sinon rien.

    Quand une méga structure aura pris le leadership en achetant les salles de spectacles les plus importantes, en ayant sous contrats les artistes les plus connus donc les plus rentables, quelle place restera-t-il aux artistes en développement réfractaires aux grands ensembles bien formatés ?

    Et les festivals qui font des plateaux sur mesure, pourront-ils proposer ces rencontres inter-artistes quand les décisions seront prises en amont par les gestionnaires décisionnaires ?

    Déjà que les majors du disque sont assez réticentes à ce genre de rencontre, quand elles ne font pas tout pour les empêcher, l’inter convivialité sera gravement hypothéquée par ces nouvelles structures.

    Le problème n’est pas nouveau, dans « Questions à la chanson » Moustaki raconte comment un duo avec Barbara a été saboté par les deux maisons de disques, et 35 ans après, une rencontre Moustaki-Olivia Ruiz a été ... disons tellement soumise à des tergiversations, contre-temps,ou imprévus, qu’elle n’a pas eu lieu. (je dois préciser que Moustaki ne revient jamais sur la parole donnée, alors que les intermédiaires d’Olivia Ruiz chez Polydor n’ont pas été très coopératifs, c’est le moins qu’on puisse dire)

    Tout va reposer sur l’autonomie des artistes, laquelle dépend de sa notoriété, on tourne en rond. Cette autonomie est toujours relative, à part Jean Louis Murat qui a l’air d’être seul décisionnaire de ses choix artistiques, il y a toujours des interventions, de la part de l’entourage proche ou moins proche. C’est Hallyday à qui son ex a refusé le disque de blues qu’il voulait faire, et dont l’entourage « proche » a récusé les chansons que Thiéfaine et Paul Personne avaient proposées, à sa demande... Si le blues c’est ce qu’on a dans le cœur et les tripes, on peut douter de l’authenticité de ce Johnny blues.

    C’est un ACI talentueux à qui on refuse l’enregistrement d’une chanson, chanson que Claire Diterzi a récupérée illico. (plus libre, Claire Diterzi ? plus exigeante ??)

    Après les diktats des maisons de disques, qui ont depuis longtemps oublié la notion de création (pour la plupart) voici le diktat des entrepreneurs qui composeront des plateaux sans avis concertés, ce qui n’est pas nouveau, mais on risque d’aller vers une segmentation de plus en plus étroite. Dans un festival, on peut très bien envisager un co- plateau avec Jeanne Cherhal et Olivia Ruiz,(Francos 2004) je ne suis pas sûr que dans le concept « 360° » ce soit toujours possible, si les artistes ne sont pas dans la même structure économique.

    Jules Frutos, cogérant d’Alias (producteur des spectacles de Cure ou Jamiroquai) et du Bataclan (salle de concert à Paris) explique au Monde : « Il y a de fortes chances pour que Live Nation tente d’acheter toutes les salles de concert en France qui seront à vendre. » Également président du Syndicat national des producteurs, diffuseurs et salles de spectacles (Prodiss), il estime que l’arrivée de Live Nation en France « remodèlera sans doute le paysage, quitte à ce qu’il y ait un peu de casse ».

    De combien la casse ? et dans quel secteur ? on risque de voir s’amplifier le grand écart des années « life in the bar » une multitude de petits lieux permettant à des jeunes de faire leurs débuts, mais un gros trou entre le bistrot à 30 spectateurs, et le Zénith. Les petites salles d’une centaine de places (le Sentier des halles par exemple, ou le café Ailleurs) qui ont été un vivier sans équivalent n’ont pas pu tenir quand les loyers ont été augmentés dans des proportions déraisonnables. Alors peut-être faut-il compter sur les pouvoirs publics, pour rouvrir les Trois Baudets, par exemple, pour mettre à disposition des salles de 100 à 150 places, permettant un vrai spectacle, dans de bonnes conditions, comme La Reine Blanche. Hélas, les pouvoirs publics ne sont pas toujours très concernés par la scène chanson à ce qu’il semble. Voir France –Inter et la suppression de  Pollen et ses concerts gratuits. Pourtant, les municipalités étaient très demandeuses de ces soirées multiculturelles, chanson, musiques urbaines, slam,  rock et rap...

    Panorama blog 3.jpg

    De toute manière, il serait bel et bon que les artistes qui entrent dans la carrière ne soient pas obligés d’être leurs propres producteurs, leurs propres tourneurs. Chanter dans une salle qu’on a louée, et se demander si les entrées vont couvrir les frais, et phantasme absolu, payer les musiciens, n’est pas la meilleure mise en condition pour faire un bon spectacle.

    Imagine, comme disait Lennon, des artistes chantant devant un public qui a payé sa place, (avant un demi) dans un lieu qui paye un cachet, c’est pas très compliqué comme idée, utopique ? peut être, mais on n‘est jamais à l’abri d’une bonne nouvelle.

     

    Norbert Gabriel

    Photos NG : Tiken Jah Fakoly, (Pollen Nanterre 2007) et Kwal (La Maroquinerie 2008)

    03.08.2008

    Pollen dans la tourmente, aux actes, citoyens !!


    LETTRE OUVERTE

    La chanson balance entre show et bizness, entre art mineur ou pour mineures, entre ritournelle dansante et chant révolutionnaire. Dans tous les cas, elle est l'art populaire par excellence, d'accès immédiat et au quotidien Tout le monde a une chanson dans le coin de l'oreille; chanson d'amour, chanson de marche, berceuse, chanson engagée ou dégagée, tout le monde chante, ou presque.


    Ce préambule explique pourquoi nous sommes attentifs aux actions-chanson des différents médias. Avec une attention particulière aux médias institutionnels qui oeuvrent pour en montrer toutes les facettes, pas seulement les stars et néo stars qui squattent les sommets des hit top.
    La plupart des artistes qui ont marqué la chanson ont commencé « petits » dans des petits lieux, dans des spectacles en première partie, scènes parfois confidentielles et années d’apprentissage ... (sauf Gérard Manset qui n’a jamais fait de scène et Hallyday qui est né idole des jeunes) Et tous ces artistes ont arpenté les sentiers de la création en attendant les
    autoroutes du succès. Mais au début du sentier, il faut des Canetti, Monique Le Marcis, Max Amphoux, Claude Dejacques et quelques autres relais indispensables pour que les voix qui chantent vous arrivent dans l’oreille. Pour que les artistes « en développement » puissent se développer autrement qu’en culture intensive tendance poulet dopé aux hormones... Un des acteurs majeurs de la promotion de la chanson, depuis 40 ans, pas au sens marchandisage, mais au sens découverte de nouveaux talents, une des voix historiques de France Inter, c’est Jean-Louis Foulquier. France Inter doit beaucoup à ces fous de radio que sont José Artur (et pas Arthur, s’il vous plait) Claude Villers, Pierre Bouteiller, Jacques Chancel, Jean-Christophe Averty, Kriss, Mermet.... et à ces génies de la technique radio, dont l’archétype est Yann Paranthoën, des créateurs de sons de génie, le mot est souvent galvaudé, mais là, il prend tout son sens.
    Aujourd’hui, en ce début d’été 2008, la direction de France Inter vire l’émission Pollen de la grille de rentrée (on vire Foulquier, et aussi l’émission) avec pour raisons : la nécessité de diversifier les programmes. Sous-entendu, Pollen est une émission de vieux.... j’en conclus qu’on est vieux à 30-40 ans, car je suis toujours épaté de constater le mélange de générations des publics de Pollen. Publics de très jeunes, de moins jeunes, et de seniors, qui découvrent dans une même soirée Thomas Dutronc, Kwal, Tiken Jah Fakoly, ou Juliette, Baloji, Daniel Fernandez...
    Je vous mets les sous-titres, pour les noms peu connus : Kwal, c’est du slam musical avec un trio à cordes, Baloji, un belge congolais, Tiken Jah Fakoly, un ivoirien aux textes puissants...
    Et les d’jeuns de Tremblay venus applaudir Baloji, s’emballent avec les délires de Juliette, et les moins jeunes qui viennent pour Thomas Dutronc à Nanterre, font un triomphe à Kwal... Et ces soirées se passent dans ces banlieues qu’on dépeint toujours comme des territoires sauvages sans foi ni loi. Dans des salles remarquables de confort d’écoute et de confort tout court. Durant ces années, je n’ai pas assisté à toutes les émissions publiques, mais je suis allé plusieurs fois à Nanterre, Clichy-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Tremblay en France, jamais un incident, jamais un quelconque souci de sécurité, même quand il faut prendre le RER à des minuits passés.
    Alors, je me demande bien quels motifs inspirent les autorités des programmes en décrétant que Pollen, c’est de la chanson de vieux... Si ces théoriciens de la programmation écoutaient la radio (on ne leur demande même pas d’aller assister à un concert Pollen en banlieue, quelle horreur, il faut être intrépide, irresponsable, inconscient, pour aller à Tremblay écouter Juliette Noureddine ou Marie Cherrier à Nanterre, une vieille de 22 ans et demi...) s’ils écoutaient la radio, messieurs les chefs des programmes éviteraient ce genre de bourde, insultante pour les auditeurs et spectateurs qui ne peuvent se reconnaître dans cette cornichonnerie majuscule.
    Dire que Pollen n’est pas diversifié, j’aimerais qu’on me précise le sens de diversifié. Qu'on mette à la retraite les vieillards de 65 ans, ça peut se défendre, mais en l'occurrence, les raisons avancées seraient "un manque de diversité des programmes Pollen, et un public vieillissant". Dans cette logique, il faut bannir de l'antenne Aznavour, Anne Sylvestre, Juliette Gréco, Higelin, Brigitte Fontaine, Moustaki, Hallyday, out of limit, les écrivains, les musiciens, les comédiens de plus de 65 ans, place aux jeunes ! Et les comédiennes de plus de 40 ans, des vieilles selon Stevie... Et Jeannie Longo qui s’obstine à remporter des titres de championne de France à 49 ans, mais ils ne respectent rien ces vieux ! Quant à Albert Jacquard, Hubert Reeves, Théodore Monod, Alain Rey, et autres savants de quatre fois 20 ans, c’est un scandale de les voir ou les entendre sur des antennes nationales soucieuses de rajeunir les cadres.
    (Les cadres, c’est surtout l’intérieur du cadre qui est l’important, il me semble ??)

    Pollen H lettre.jpg


    Diversité, dites-vous ? Mais Ray Léma, Touré Kunda, Cesaria Evora, Youssou N’Dour, Idir, Dee Dee Bridgewater, Cheb Khaled, Rachid Taha, Richard Desjardins , Pierre Akedengue, Doudou N’Diaye Rose, Rachid Taha, ça fait plus de 20 ans qu’on les entend dans Pollen, Abd al Malik, il était invité bien avant d’être récompensé par les instances du show biz... Claire Diterzi, elle était dans Forguette Mi-Note, et dans Pollen, il y a bien quinze ans , et les Voleurs de Poules qui ont pas mal tourné avec Pollen, étaient drivés par un certain Stéphane Sansévérino, Olivia Ruiz, avant de s’enfuir de la StarAc, c’est au pied des scènes des Francofolies de la Rochelle qu’on pouvait la trouver en 2000/2001...
    Je ne vais pas vous faire l’inventaire, c’est pratiquement tout le gotha de la chanson qui est passé dans Pollen, et ces artistes étaient invités au début de leur parcours, pas en venant au secours du succès. Bien sûr, il n’y a pas eu beaucoup de produits labélisés Nouvelle StarAc, on ne peut pas tout faire, heureusement...
    Alors bon, qu’on vire Foulquier pour âge limite, comme Philippe Carles et Alain Gerber sur France Culture, un des plus émérites chantres de tous les jazz, l’âge ne fait rien à l’affaire, comme disent les politiciens octogénaires...
    Alain Gerber présente plusieurs émissions, histoire et histoires du jazz, écrivain de talent, il sait faire chanter le jazz dans les mots; il a presque failli me faire faire aimer le be-bop, comme TiMal, le magazine musical qui suit Pollen m’a parfois convaincu du talent de certains rappeurs,
    Que leurs émissions soient supprimées sur le simple fait de l’âge de leur créateur, je prends ça comme une offense personnelle, ça veut dire que cette diversité culturelle que j’aime retrouver n’est pas la bonne diversité, ça veut dire que ces publics de banlieue, ces prétendues crapules multiraciales avec qui je partage des moments de musique extraordinaires, ne sont pas les bonnes fréquentations ( ou alors c’est Pollen qui a une bonne influence sur eux ?)
    Mais je vous le dis tout net, le jour où une émission publique-concert se fera à Neuilly, avec Doc Gynéco, Faudel et Hallyday, je ne suis pas sûr du tout de faire le voyage, pour cause d’incompatibilité génético-musicale. Sauf si on glisse Bernie Bonvoisin en résurgence d’Antisocial... Et Enrico Macias quand il chante, et qu’il parle de fraternité... Pour la suite, et les effets éventuels des protestations sur la suppression de cette émission, rendez-vous à la rentrée, on n'est jamais à l'abri d'une bonne nouvelle.

    Norbert Gabriel

    Post-scriptum : depuis quelques mois, il semble que la nouvelle mode de gouvernance s’apparente à la pose de banderilles, ces piques plantées sur l’échine du taureau, qui finissent par le fatiguer après un sursaut initial. Ainsi toutes ces mesures de réformes qu’on retire aussitôt quand la bête réagit trop fort, ainsi la pantalonnade de la vraie fausse commission de l’audiovisuel, dont les propositions sont ignorées par un diktat présidentiel, ainsi le décalage des programmations radio, liées à l’existence d’artefacts produits par les labels majors, alors qu’il y a un formidable développement de la communication par Internet, où chaque artiste peut être présent par un MySpace, que son disque soit produit ou autoproduit, il est visible, et en écoute. A cet effet, pour revenir à la diversification et à l’ouverture musicale, par quelle aberration France Inter a supprimé TTC, il y a 2 ou 3 ans, la seule émission ouverte aux artistes autoproduits ? Tous Talents Confondus, on est pile poil dans l’essence du service public, mais le service public en général est en train de se faire karchériser dans une sorte d’indifférence passive. Aux actes, citoyens, c’est le moment de mettre un post scriptum à vos bulletins de vote.
    PS 2 : la plupart des gens de radio qui font les émissions sont « producteurs-délégués » avec un statut de cachetier, c’est-à-dire payés au jour le jour, et éjectables de même. Statut semblable aux intermittents, sans limite d’âge. Le producteur-délégué est co-responsable sur le plan judiciaire du contenu des émissions, mais il n’est pas propriétaire de l’émission.


    Concrètement,que pouvons-nous faire ?  Envoyer des cartes, des lettres à :


    Direction de France Inter, 116 av Pt Kennedy 75016 Paris,

    Ou des mails : dans ce cas voici une adresse pour donner
    votre avis sur la question de la suppressionde Pollen :
    courriel : cat.folies @ wanadoo.fr

     

    photos NG:   Baloji, Hubert-Félix Thiéifaine-Paul Personne (Pollen Le tremblay 03/2008) Thomas Dutronc (Pollen Nanterre 2007)